Les Grands-Parents

Quelques décennies avant la première Nuit des Marmites, la vie s’écoulait tranquillement dans le petit village de Valmoulu. Fryth et Thery étaient l’un des couples les plus respectés du village, car ils étaient capables de fabriquer des poudres magiques d’une qualité incroyable. Grâce aux poudres magiques de Fryth et Thery, les Sorciers de Valmoulu pouvaient accomplir des prouesses spectaculaires. Ils étaient si généreux qu’ils ne demandaient pas d’or ou d’argent comme la majorité des autres fabricants de poudre, ils se contentaient d’accepter le troc. Les Sorciers pouvaient alors les payer avec une tarte, un panier de cerises ou encore quelques fromages au lait de biquetou. Fryth était la Gardienne des Recettes, comme l’appelait son époux Thery. C’est elle qui essayait les recettes et identifiait leur utilité. Dans cet exercice, son talent n’avait pas d’égal. C’était une bonne chose, car concevoir une recette de poudre magique était un processus très long. Premièrement, le fabricant de poudre avait une intuition, une combinaison de deux ou trois ingrédients – rarement plus que quatre – dont il pensait qu’elle pourrait être intéressante. Ensuite, il fallait réaliser un échantillon grâce à une machine à poudre magique. Ce n’était pas vraiment compliqué à réaliser car il suffisait d’avoir une machine. La dernière étape était la plus délicate : l’identification. Il fallait alors répondre à une question simple : à quoi sert la poudre que je viens de fabriquer ? Le protocole d’identification est constitué de plusieurs étapes bien définies. Il faut tout d’abord s’assurer que la poudre n’est pas empoisonnée ou mortelle. Elle ne fait pas de distinction entre un homme, un animal, une plante. Pour s’assurer qu’il n’y avait aucun risque, Fryth déposait une petite quantité de la poudre à identifier sur les feuilles d’une plante-phœnix. La plante-phœnix est une véritable merveille de la nature. Lorsque par malheur elle vient à mourir, elle se transforme en un petit tas de cendres qu’il suffit d’arroser un soir de pleine Lune pour la voir renaître. Si la poudre s’avérait être dangereuse ou mortelle, alors Fryth arrêtait là le développement de la recette. En effet, son époux et elle refusaient catégoriquement de produire des poudres magiques dangereuses. En revanche, si la plante-phœnix survivait à l’expérience, alors la poudre était testée par Fryth elle-même et parfois son mari lorsqu’il était d’accord pour lui apporter son aide. Une fois le produit ingéré, il fallait noter toutes les réactions observées. Poudre de force extrême, d’invisibilité, de lévitation, de réduction ou augmentation de taille, tout était possible, tous les effets pouvaient survenir. En effectuant un test avec une toute petite quantité de poudre, les effets ne duraient que quelques minutes puis tout revenait à la normale. Si rien n’était observé, alors peut-être la poudre n’avait aucun effet sur le vivant, et il fallait la tester sur différents supports comme le bois coupé, le métal ou encore la roche. La recherche des recettes était une véritable passion pour Fryth qui y passait ses journées. Thery, quant à lui, était un expert en matière de production en gros volume. Lorsque Fryth avait trouvé une recette intéressante, elle la communiquait à son époux qui se mettait alors en quête des ingrédients indiqués par sa femme. Son but était d’en rassembler le plus possible dans d’énormes tonneaux qu’il transportait dans une charrette. Il pouvait partir des jours entiers pour trouver un plein tonnelet de baies sauvages, de charbon naturel ou encore de bouse de biquetou (cela dit, la bouse de biquetou n’est pas l’ingrédient le plus compliqué à trouver). Une fois que tous les ingrédients étaient réunis, Thery s’équipait de son grand tablier de cuir et de ses gants protecteurs. Il appuyait sur le gros bouton qui permettait d’activer la machine à poudre et était capable de l’alimenter en ingrédients savamment pesés pendant plusieurs heures ! Toute la poudre magique produite tombait alors dans un gros tonneau, et Thery ne s’arrêtait que lorsqu’il était plein. Fryth et Thery profitaient ensuite du marché hebdomadaire de Valmoulu pour troquer leurs poudres, faire découvrir les nouveautés, prendre des commandes mais aussi simplement discuter avec leurs amis et voisins. La vie était belle pour eux, et tous les sorcières et sorciers de Valmoulu et des alentours les considéraient comme des personnes généreuses, heureuses et agréables. Oui, vraiment, la vie était belle. Mais un jour, l’équilibre serein de nos deux fabricants de poudre bascula. — Thery ! Thery ! s’exclama son épouse, paniquée. — Oui ma chérie, que se passe-t-il ? Je suis dans l’atelier ! — On nous a volé le livre de recettes ! Nous n’avons plus rien, lui répondit-elle en entrant dans l’atelier en trombe. — Quoi ? Mais comment est-ce possible ? Le livre de recettes était le bien le plus précieux de tout fabricant de poudres. Chez Fryth et Thery, ce livre était soigneusement rangé, caché et protégé par un verrou spécialement conçu pour l’occasion. Personne n’était censé le trouver, encore moins le voler. — Je n’en ai aucune idée, je sais simplement qu’il n’est pas à sa place, quelqu’un nous l’a volé. Oh Thery, c’est catastrophique… — C’est le marché demain, et sans les recettes nous ne pouvons pas produire de poudres pour nos amis et voisins, dit Thery d’une voix blanche. C’est terrible… Fryth et Thery passèrent la journée à déambuler dans le village en racontant leur mésaventure aux amis qu’ils croisaient. Ils voulaient que tous soient au courant pour améliorer leurs chances de trouver le coupable de cet acte malveillant, mais aussi et surtout pour retrouver leur livre. Quelques heures plus tard, tous leurs amis s’étaient réunis afin de ratisser le village. Ils improvisèrent même la création d’une équipe d’enquêteurs ! Ils posaient des questions, recoupaient les informations. Durant toute l’après-midi et une partie de la soirée, ils menèrent l’enquête mais n’obtinrent malheureusement aucun résultat. Le lendemain dès l’aube, tous les amis de Fryth et Thery se rassemblèrent et continuèrent à chercher des informations. Aux enquêteurs s’ajouta une équipe de fouilleurs qui soulevèrent chaque rocher, chaque planche de bois, chaque brouette dans l’espoir de retrouver le fameux livre de recettes, mais en vain. Une décision fut alors prise : il fallait exécuter le Grand Sortilège des Retrouvailles d’Objet Volé ! Cette décision était lourde de sens pour les Sorciers, car réaliser ce sortilège allait leur demander sept jours et sept nuits de préparation. De plus, il fallait soixante-dix-sept Sorciers pour l’incantation du sortilège, ce qui signifiait qu’une grosse partie du village allait devoir s’impliquer. Pour un Sorcier, travailler sept jours et sept nuits était un acte impensable. C’était beaucoup trop ! Mais lorsque la décision fut validée par le chef du village, ce n’était plus le moment de se poser des questions. La quasi-totalité du village se mit au travail une semaine durant. Les quelques sorcières et sorciers qui ne faisaient pas partie des incantateurs avaient pour mission de les approvisionner en nourriture, en eau et bien sûr en jus de fraise, qui fut amené par tonneaux entiers ! Fryth et Thery étaient très émus par le cadeau que leur faisaient leurs amis. Ils leurs en seraient reconnaissants pendant au moins trois générations ! L’ambiance au village était festive, chacun savait exactement ce qu’il avait à faire et l’on entendait les chants d’encouragement résonner dans tout le village. Lorsque les sept jours et sept nuits furent écoulés, les soixante-dix-sept sorciers se rassemblèrent le dernier soir – qui tombait comme prévu un soir de pleine Lune. Ils s’installèrent sur la grande place du village (qui n’était pas si grande que cela) et commencèrent le protocole de l’incantation. Le spectacle était époustouflant. Certaines étapes concernaient la mise en place des ingrédients, d’autres consistaient à réciter des incantations, et il fallait également prévoir des moments réservés à Fryth et Thery. Durant ces moments tout particuliers, un silence absolu devait régner. Fryth et Thery devaient se concentrer et visualiser le plus précisément possible leur livre de recettes. Chaque petite rayure, chaque page cornée était importante. L’ultime étape consistait, pour tous les sorciers incantateurs, à réciter la formule tout en tapant dans leurs mains. Il fallait que tous tapent en rythme, et il fallait que ce rythme accélère au fur et à mesure de l’incantation. Il fallait également commencer tout doucement puis de plus en plus fort. Ce moment était si puissant, si émouvant que Fryth et Thery ne purent s’empêcher de pleurer d’émotion. Leurs larmes coulèrent le long de leurs joues puis s’envolèrent jusqu’au centre de la grande place pour former un nuage cristallin. Ce nuage prit rapidement une forme de livre, puis Fryth reconnut les éléments uniques du livre de recettes. De son livre de recettes. Le livre de cristal flottait à quelques mètres du sol et tous les sorciers le regardaient avec un grand sourire victorieux. Lorsque le dernier claquement de mains retentit, le carnet de recettes de Fryth se matérialisa puis vint doucement se poser dans ses bras. Fryth le serra fort contre son coeur et poussa un cri de joie qui fut repris en choeur par tous les sorciers du village. — Le livre est revenu ! Le livre est revenu ! Le livre est revenu ! — Merci mes amis, dit Thery d’une voix puissante. Grâce à vous, nous allons pouvoir reprendre notre activité après presque deux semaines de doutes et de craintes. Vous êtes géniaux ! Nous vous aimons très fort. — Ouais ! Nous aussi on vous aime ! cria une voix dans l’assemblée. — On vous aime ! On vous aime ! On vous aime ! s’exclamèrent les sorciers. — Et pour fêter ça, dit Thery avant de marquer une pause pour ménager le suspense, demain, poudres à volonté pour tous ! Alors si vous voulez bien nous excuser, nous avons du pain sur la planche. Reposez-vous car vous l’avez bien mérité, et à demain pour une journée de fête ! Fryth et Thery, main dans la main, traversèrent la foule des sorciers en saluant leurs amis. Lorsqu’ils furent seuls sur le chemin qui les menait jusqu’à leur maison, Thery dit à son épouse : — Nous ne saurons jamais qui nous avait volé ce livre… — Non, mais cela n’a aucune importance. Le village n’a jamais été aussi uni et nous pouvons être fiers de nos amis. C’est cela qui compte, ne penses-tu pas ? lui répondit-elle avec un clin d’oeil malicieux.