Le Groupe des Quatre

Lors de la première Nuit des Marmites, un évènement vint perturber le déroulement de la fête. À minuit, un jeune Sorcier plutôt timide du nom de Mathis se précipita vers les musiciens et s’empara d’un lourd et grand tambour. Il frappa dessus de toutes ses forces en hurlant comme un dément. Tout le monde se figea, même les tatouages. Ce n’était pas un comportement normal, encore moins pour le jeune Mathis qui avait pour habitude de rougir dès qu’on lui adressait la parole ! Personne n’osait parler, mais s’il avait été possible de lire dans les pensées, on aurait entendu de sacrées remarques. Pourquoi est-ce qu’il fait ça ce jeune Mathis ? Il est devenu fou le blondinet ! Il a peut-être bu trop de jus de fraise, ça monte à la tête le jus de fraise. Il pourrait arrêter de hurler comme ça ? J’ai mal aux oreilles ! Mathis arrêta son vacarme et un silence absolu régna pendant quelques secondes, qui semblèrent durer des heures. Il marcha lentement autour du grand feu de joie qu’on avait allumé au centre de la place du village, et dévisagea tous les sorciers qui s’étaient rassemblés en un large cercle. Sur son passage, un frisson parcourut l’assemblée. Ses yeux, noirs comme la Nuit, semblaient contenir des étoiles. Des galaxies entières d’étoiles. Certains conteurs n’hésitent pas de nos jours à dire qu’on voyait à ce moment précis l’Univers tout entier dans ses yeux. Il se retourna vers le grand feu, qu’il scruta d’un air sérieux avant d’avancer, un grand sourire aux lèvres. Quelques protestations étouffées jaillirent lorsque les Sorciers comprirent ce qu’il était sur le point de faire, mais Mathis ne réagit pas. Il marcha d’un pas serein, puis entra dans le feu. Littéralement. Le jeune homme disparut dans les flammes avec autant de facilité que s’il était entré dans un champ de blé, sous les cris d’horreur des sorciers spectateurs de la scène, qui étaient tellement choqués qu’ils n’osèrent bouger le petit doigt. Ce qui se passa ensuite défie toutes les lois de l’Univers. Vous voilà prévenus. Le grand feu de joie devint bleu, puis vert, puis rouge, puis violet, rose, et fut rapidement composé de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Une bulle géante apparut au coeur du brasier et s’éleva lentement dans les airs, à quelques mètres du sol. À l’intérieur de la bulle, Mathis était en lévitation, bras écartés. Lorsqu’il prit la parole, ce n’est pas sa voix que l’on entendit mais une voix profonde, caverneuse et puissante. — Sorcières, Sorciers ! Je sais quel malheur vous a aujourd’hui frappés et je peux vous aider. Il faut pour cela envoyer vos quatre meilleurs éléments vers la Grande Montagne au plus vite. Ce périple ne sera pas de tout repos et il vous faudra être forts. Soyez bons, soyez grands ! Une fois la déclaration terminée, Mathis perdit connaissance et son corps inerte flotta lentement vers une petite étendue d’herbe moelleuse où il demeura allongé, immobile. Les Sorciers les plus proches se précipitèrent vers lui. — Est-ce qu’il est vivant ? — Il respire ou pas ? — J’arrive pas à croire qu’il est entré dans le feu… — Il faut lui laisser de l’air, écartez-vous ! — Vous avez vu ses yeux tout à l’heure ? — Et cette voix ! Quelle voix impressionnante ! — Mais alors il respire ou pas ? — Vous voyez des traces de brûlure ? — Alors, alors, il respire ? — Écartez-vous, dit Acronix, le sorcier le plus puissant du village. Les autres obéirent sans hésiter et s’écartèrent sur son passage. Il examina longuement Mathis puis se releva et déclara d’une grosse voix : — Le gamin est vivant. Tout le village applaudit à tout-va, et des cris de joie retentirent au coeur de la nuit noire. Mathis était vivant ! Il aurait sûrement besoin de plusieurs jours de repos, mais il était bel et bien vivant, c’était une excellente nouvelle. — Silence ! Tout le monde se tut. — Nous devons parler de ce qui vient de se passer, poursuivit Acronix. Quelqu’un a-t-il déjà entendu parler d’une telle chose ? — Oui, moi ! dit un Conteur de l’assemblée. Je connais une histoire qui évoque les yeux de Nuit contenant l’Univers et un sorcier qui dompte les couleurs. Dans mon histoire, c’est la Magie elle-même qui s’adresse aux Sorciers pour les protéger d’une attaque de dragons. — Donc nous devons répondre à cette invitation, déclara Acronix. Je pense que Lucie doit faire partie du voyage, ses poudres nous seront d’une grande aide. Samamena est grand et fort, sa présence nous sera également précieuse. — Toi aussi Acronix, tu es probablement l’un des Sorciers les plus puissants de notre village, je pense que tu dois nous accompagner, ajouta Lucie. — Je suis d’accord, je viendrai avec vous. Nous sommes donc trois. Qui sera le quatrième ? Quelqu’un se propose ? Les Sorciers échangèrent quelques regards discrets. Personne ne voulait s’impliquer dans une aventure qui serait peut-être dangereuse, encore moins sans magie ! C’est un jeune homme du nom de Funkadelic plein d’énergie et d’entrain qui prit la parole. — Allez les copains, haut les coeurs ! J’le fais moi votre voyage, s’écria-t-il en dansant une petite gigue. J’ai pas peur des Montagnes, même très grandes ! Wouhou ! Acronix prit quelques secondes de réflexion. — C’est d’accord Funkadelic, tu feras partie du groupe. Un peu de sang jeune et vigoureux ne nous fera pas de mal. Nous partirons demain à l’aube. En attendant, la fête n’est pas terminée ! Festoyons ! Quelques applaudissement timides retentirent, rapidement suivis par tous les Sorciers présents autour du grand feu. — Ouais, vive Acronix ! Vive Samamena ! Vive Lucie ! Vive Funkadelic ! — Vous allez lui botter les fesses à cette Magie ! — Ramenez nos pouvoirs ! — Bravo ! Un flûtiste fit sonner timidement quelques notes de musique. Il fut aussitôt suivi par les autres musiciens, et tous les Sorciers se retrouvèrent dans une danse endiablée qui marqua la reprise de la soirée. Très vite, les discussions ponctuées de rires reprirent de plus belle, et une unique certitude était désormais ancrée dans les coeurs. Certes ils n’avaient plus de magie, mais les Sorciers qui allaient partir le lendemain matin étaient les meilleurs, et ils ne faisait aucun doute qu’au retour leurs pouvoirs seraient restaurés.