La Grande Montagne

Dans le petit village de Valmoulu, la vie ne s’écoulait plus aussi tranquillement qu’avant. Les sorciers venaient de s’apercevoir que leurs pouvoirs ne fonctionnaient plus, quand la Magie s’adressa à eux : ils trouveraient des réponses en se rendant dans les entrailles de la Grande Montagne. Ce matin là, les sorciers de Valmoulu étaient inquiets. À quelques lieues du village, quatre silhouettes encapuchonnées avançaient péniblement en direction de la montagne. Ils avaient quitté le village une heure plus tôt et déjà d’énormes bourrasques de vent leur fouettaient le visage. — JE SUIS SÛR QUE C’EST LE DRAGON D’ARGENT, dit le plus jeune des quatre, Funkadelic, en essayant de couvrir le bruit du vent. Les trois autres sorciers se contentèrent de secouer la tête, dépités. Des rumeurs circulaient concernant un immense dragon qui protègerait la montagne. Funkadelic était un jeune sorcier, et le conte du Dragon d’Argent était son préféré. Dans cette histoire, un gigantesque gardien avait fait son nid au sommet de la Grande Montagne et avait fait une promesse à la Magie : celle de protéger son sanctuaire face aux agresseurs. Il était persuadé d’une chose : aujourd’hui, ils étaient les agresseurs et le dragon cherchait à les repousser. Ils continuaient à progresser lentement mais sûrement. Plus ils s’approchaient de la montagne, plus le vent était violent. À la tempête s’ajouta une pluie torrentielle et glacée. L’eau était très froide et chaque goutte était aussi douloureuse que des lames de rasoir. Leurs grandes capes étaient alourdies par l’eau, et chaque pas devenait plus difficile pour leurs muscles fatigués. — ÇA Y EST, JE VOIS L’ENTRÉE DE LA MONTAGNE ! s’écria Acronix. Acronix était un sorcier valeureux et très puissant. Il avait une grande qualité : il était doté d’une excellente vision, si bien qu’on disait de lui qu’il avait une vue d’aigle. La bonne nouvelle donna aux pauvres sorciers un regain d’énergie qui leur permit de reprendre de la vitesse. Quelques dizaines de pas supplémentaires. La tempête était désormais d’une violence apocalyptique. À l’approche de l’entrée de la Grande Montagne, le vent devint si puissant que les Sorciers furent obligés d’avancer ventre à terre pour se protéger. La pluie se densifia tant, qu’ils eurent l’impression que des seaux d’eau entiers leur tombaient dessus. — L’AVANTAGE C’EST QU’ON N’AURA PAS BESOIN DE PRENDRE DE DOUCHE AUJOURD’HUI ! s’exclama Funkadelic. La tempête les obligeait à crier pour se faire entendre, mais Funkadelic était un Sorcier qui avait l’habitude de crier… tout le temps. Il était toujours joyeux, et pouvait s’avérer très bruyant ; il était comme ça, c’était son caractère. En revanche, les moments où il boudait ou semblait triste étaient si rares que lorsqu’il se taisait, tout le monde était catastrophé : c’était forcément à cause de quelque chose de très grave ! Même la récente nouvelle de la disparition de leurs pouvoirs magiques n’avait pas entamé son éternelle bonne humeur. — J’espère que mes poudres magiques ne vont pas prendre l’eau, ce serait vraiment trop triste… murmura Lucie pour elle-même.

Lucie était une experte en matière de poudres magiques, elle était très respectée parmi les sorciers. Elle avait mené beaucoup de recherches et d’expériences, et maîtrisait particulièrement bien cette discipline. Sa grand-mère avait dédié toute sa vie à ce sujet et lui avait offert sa machine. Les poudres magiques permettaient de faire beaucoup de choses, en plus d’avoir de somptueuses couleurs et de sentir très bon. Cependant, certaines pouvaient paralyser ou empoisonner, voire même donner la mort, mais Lucie refusait catégoriquement de les produire. Elle était par ailleurs très heureuse de rejoindre l’expédition car on lui avait dit qu’au sein de la Grande Montagne elle pourrait obtenir un objet très rare, qui lui offrirait la possibilité de réaliser les recettes légendaires de sa grand-mère. Le dernier sorcier, le grand Samamena, ne disait rien. Il se contentait de marmonner des phrases incompréhensibles et était visiblement déçu d’être là. Samamena avait le malheur d’être un sorcier qui n’avait aucun pouvoir magique. C’était même le seul sorcier toutes archives confondues dans ce cas. Son épouse était partie un jour sans rien dire, et lui avait simplement envoyé un an plus tard une toute petite lettre, dans laquelle elle lui conseillait de se rendre dans la Grande Montagne dès que possible. Il s’était alors greffé à l’expédition avec un peu d’espoir, mais à vrai dire il espérait surtout que cette histoire se règlerait rapidement. — VITE, VITE ! NOUS APPROCHONS ! ACCROCHEZ-VOUS LES UNS AUX AUTRES, FORMATION TRIANGLE ! NE VOUS LAISSEZ PAS BOUFFER PAR CE VENT FURIEUX ! hurla Acronix. Les Sorciers réagirent comme s’ils avaient reçu un coup de fouet. Ils s’activèrent de plus belle, s’agrippèrent les uns aux autres, et formèrent un triangle pour mieux se frayer un passage dans le Vent. Leurs efforts portaient leurs fruits et ils progressaient. Plus que quelques mètres. Ils en étaient désormais persuadés : le Vent n’était pas l’oeuvre du hasard ou de la malchance, c’était au mieux le fruit d’un sortilège magique. Mais dans le pire des cas… Peut-être ce Vent n’était rien d’autre que la malédiction de l'énorme dragon qui cherchait à les contrer ! Les sorciers poussèrent des grognements de hargne et de douleur lorsqu’ils parcoururent les derniers pas les séparant de la grande porte d’entrée. Ils avaient le sentiment d’être en plein coeur d’une tornade. Non : ils étaient en plein coeur d’une tornade.

Enfin, ils arrivèrent devant l’immense porte qui semblait donner accès au coeur de la Grande Montagne. Elle était faite de bois sculpté et de métal forgé. À cet instant précis, la tempête cessa. En une fraction de seconde, plus rien. Plus de pluie, plus de vent. Une douce lumière les enveloppa et ils se laissèrent bercer quelques minutes par la sensation de chaleur qui pénétrait petit à petit les couches de vêtements, jusqu’au coeur de leurs os. Funkadelic reporta son attention sur la porte majestueuse. Elle était nimbée d’une douce lumière dorée. Il posa la main sur la poignée mais fut interrompu par Samamena. — Hop hop hop, pas touche ! Si ça se trouve, la porte est piégée, dit-il. — C’est vrai, ajouta Lucie, on ne sait rien du tout de cette montagne. — Vous avez raison, décréta Acronix. Il faut vérifier. Essayons de rassembler nos maigres pouvoirs, à moins que… Lucie, tu aurais des poudres magiques qui pourraient nous aider ? Lucie, désolée, haussa les épaules. — Bon, ce n’est pas grave, continua Acronix. Nous allons unir nos forces, peut-être qu’un petit grain de poussière de magie demeure au fond de nous. Les Sorciers commencèrent par se donner la main, avant de psalmodier quelques incantations. Funkadelic, quant à lui, ne tenait plus en place. Il frappa trois coups sur la porte avant de la pousser de toutes ses forces. Le battant massif s’ouvrit très lentement, dans un grincement insupportable. — Mais, mais ! Tu es fou Funkadelic ! s’exclama Acronix. La porte aurait pu être piégée ! — Tu aurais pu être réduit en un tas de cendre, continua Samamena. — C’est vrai, dit Lucie, je connais quelqu’un à qui c’est arrivé. Funkadelic soupira bruyamment. — Woohoo les sorciers, calmos ! J’ai explosé ou j’ai pas explosé ? — T’as pas explosé, répondit Lucie, mais – — Merci, j’ai ma réponse ! Allez les trouillous, on avance ! Les Sorciers hésitèrent quelques secondes, puis s’engouffrèrent dans la montagne à la suite du jeune Funkadelic.

Ils furent surpris par la taille raisonnable du couloir sur lequel donnait la large porte. Étrangement, la hauteur du plafond n’était pas si haute que le laissait penser l’immense taille de la Grande Montagne. La largeur du tunnel était de trois ou quatre hommes, pas plus, et la hauteur permettait tout juste au grand Samamena de marcher debout sans se cogner la tête. Il faut dire que Samamena était vraiment très grand, et il fut surpris de pouvoir évoluer avec un certain confort. Ils avancèrent à une allure franche, car le chemin était suffisamment éclairé pour qu’ils puissent voir venir le danger – heureusement rien n’était pour l’instant à signaler. En revanche, au fur et à mesure qu’ils avançaient, l’atmosphère qui était devenue très humide commençait à se réchauffer. Les rochers recouverts d’une mince pellicule d’eau prenait un aspect brut et sec, et les bruits de gouttes qui résonnaient étaient désormais derrière eux. Le tunnel semblait interminable. Ils marchèrent ainsi durant une heure, peut-être deux. Une douce chaleur montait des profondeurs de la montagne : l’avantage de cette longue marche était que leurs vêtements eurent le temps de sécher. Il s’arrêtèrent un instant pour se reposer et étirer leurs muscles douloureux. — C’est normal qu’il fasse si bon sous une montagne ? demanda Funkadelic. J’ai envie de me mettre en short ! — Non, répondit Lucie, en principe les tunnels creusés dans la roche sont humides et sentent le moisi. — Comme au début ? — Oui voilà, comme au début, exactement ! Mais étrangement, il fait aussi bon ici que dans une maison avec une bonne flambée de cheminée ! — Boh, tant mieux ! dit Samamena d’un ton bourru. — Oui, répondit Acronix. Tu as raison Samamena, tant mieux. Cependant, nous devons rester sur nos gardes ! Un tel climat ne peut qu’être l’oeuvre de la magie, et n’oublions pas qu’elle nous est pour l’instant inaccessible ! — L’oeuvre de la magie, ou d’une bonne cheminée, ajouta distraitement Funkadelic en regardant les murs autour de lui. — Oui, mais comme on ne voit pas de cheminée aux alentours, c’est probablement la magie, répondit Samamena après un énorme soupir. — Et si quelqu’un ici est capable d’utiliser la magie au point de réussir à chauffer un si grand couloir sur une telle longueur, alors c’est probablement quelqu’un de très puissant ! ajouta Lucie. — OU QUELQU’UN QUI A UNE GROSSE CHEMINÉE ! — Et les gens très puissants, il faut s’en méfier, répondit Acronix en ignorant le jeune Funkadelic, avant de reprendre sa progression. Les sorciers suivirent Acronix avec prudence et marchèrent de nouveau pendant une heure. Le tunnel était toujours et encore le même. L’excitation du groupe au moment de passer la grande porte avait disparu depuis bien longtemps. Ils avançaient désormais lentement, le regard perdu au sol. Mais cela n’allait pas durer : ils voyaient enfin le bout du tunnel. Samamena et Funkadelic avaient cessé leurs bavardages. Ils regardaient droit devant eux, bouche ouverte. En face se tenait un fraisier monumental. Pour faire simple, il était aussi grand que Samamena, et large comme le tunnel ! À vrai dire, il le bouchait complètement et les empêchait de voir ce qui se passait derrière. Les quatre sorciers arrivèrent jusqu’au fraisier – ou plutôt au buisson géant plein de fraises – et restèrent devant plusieurs minutes. Personne n’osait rien dire. C’est Samamena qui prit la parole. — Bon, euh… Je dois avouer que je ne m’attendais pas à ça. — Ouais, répondit Acronix, je ne sais pas quoi dire. C’est plutôt… inattendu. — Glup glup glup, en tous cas les fraiges chont délichieuges ! s’exclama Funkadelic. — Oh non c’est pas vrai, ne me dites pas qu’il a mangé les fraises, murmura Lucie. — Et ben figure-toi que si ! Cet abruti a mangé les fraises, on sait même pas si c’est dangereux ! répondit Samamena, en colère. — Ge chui encore en vie non ? Alors ch’était pas un piège ! répondit Funkadelic, en attrapant une autre fraise géante.

Acronix inspira profondément. Ce jeune fou de Funkadelic était décidément ingérable, il regrettait de l’avoir embarqué avec lui. Pourvu que les fraises ne soient pas dangereuses, même s’il espérait secrètement qu’elles le transformeraient en statue, au moins pour quelques heures. Ils auraient la paix ! — Lucie, est-ce que tu peux faire quelque chose ? demanda-t-il, plein d’espoir. Lucie était déjà en train de fouiller dans le petit sac qui contenait plusieurs tubes de poudre magique, et en sortit un carnet. Elle tourna les pages avec fébrilité, jetant régulièrement un oeil aux différentes poudres qu’elle avait emmenées avec elle. — AH ! J’ai trouvé ! Je crois que je vais pouvoir faire quelque chose… Il y a très longtemps, j’ai réussi à fabriquer de la poudre magique permettant de réduire la taille d’un objet – tu te souviens Samamena, on avait essayé avec l’ours capturé par le chef. — Oh là, oui, je m’en souviens, répondit Samamena en éclatant de rire. J’ai adopté un joli petit chaton ce jour-là ! — Si je l’utilise sur cet énorme buisson, il deviendra tout petit et nous pourrons passer. Qu’en dis-tu Acronix ? — C’est parfait Lucie ! répondit Acronix avec un grand sourire. Lucie s’empara d’un tube en verre contenant une poudre dont la couleur rappelait la soupe à la citrouille en train de mijoter, et enleva le petit bouchon de liège qui le maintenait fermé. Samamena s’éclaircit la gorge. — Ahum, j’étais en train de me dire que ce fraisier est vraiment magnifique, et visiblement ses fruits sont délicieux – il jeta un regard à Funkadelic qui continuait à dévorer des fraises grosses comme des pamplemousses –, vous ne pensez pas que ce serait dommage de le réduire à tout jamais ? Acronix regarda Samamena comme s’il le voyait pour la première fois. Une fois la surprise passée, il réfléchit quelques secondes à la remarque du jeune homme.

— Il a raison, dit-il à Lucie. Tu n’aurais pas une solution pour que la transformation soit temporaire ? Lucie regarda dans le vague quelques instants puis claqua des doigts. Eurêka, elle avait trouvé la solution ! — Je vais mélanger ma poudre avec quelques grains d’une autre, qui a une influence sur le temps qui passe. L’effet devrait durer quelques minutes, nous aurons juste le temps de passer, et puis il reprendra sa taille normale ! Les Sorciers acquiescèrent et Lucie déposa quelques grains d’une poudre aux couleurs d’un ciel d’hiver au creux de sa main, puis les recouvrit de la poudre magique de rapetissement. Elle ferma les yeux le temps de prononcer quelques mots à voix basse, puis souffla pour projeter le mélange vers l’énorme buisson à fraises. La scène dura quelques secondes. Le buisson devint petit, tout petit, et laissa apparaître une grande ouverture. — Allez, on y va ! s’écria Acronix. Sans attendre, les sorciers s’élancèrent à travers le passage, Funkadelic en dernier. Il avait du mal à marcher, car avant que Lucie ne projette sa poudre, il avait décroché quatre énormes fraises qui semblaient bien lourdes dans ses bras. Ils arrivèrent dans une petite pièce ronde dans laquelle se trouvait un monumental trône de marbre noir, face à une cheminée tout aussi gigantesque. La pièce sentait bon le feu de bois et l’ambiance était chaleureuse.
— Ah ! Je l’avais dit que c’était une cheminée ! s’écria fièrement Funkadelic. Les Sorciers ne prêtèrent aucune attention à sa remarque. Ils avaient les yeux rivés sur le trône, qui était magnifique. Finement sculpté, il semblait recouvert d’un alphabet ancien dont chaque lettre était à elle seule une véritable oeuvre d’art. Une lumière pulsait lentement le long du trône, comme des vagues paresseuses à la surface de la mer. Seuls les crépitements de la cheminée brisaient de temps en temps le silence absolu qui régnait. Les Sorciers sursautèrent lorsqu’ils entendirent une voix grave et caverneuse retentir. — Oh, mais que vois-je ? Des invités ! Un homme apparut à côté du trône. Il était grand, costaud, et semblait très vieux. Très, très vieux. Peut-être aussi vieux que la Grande Montagne, pensa Samamena. L’homme était vêtu d’un costume royal de velours noir brodé d’or, qui lui donnait une allure majestueuse. Il avait une longue barbe blanche très fournie. Sans se concerter, les sorciers baissèrent la tête en signe de respect et posèrent un genou à terre.

— Bonjour Monseigneur, dit Acronix. Pardonnez notre intrusion, nous ne sav– — Relevez-vous, relevez-vous jeunes gens. Vous êtes les bienvenus ! Vous êtes mes premiers invités depuis des siècles, je suis enchanté de vous rencontrer ! — Woohoo, vous êtes vraiment trop beau m’sieur ! s’écria Funkadelic. Acronix fit un geste discret mais ferme pour demander à Funkadelic de se taire, mais le vieux monsieur éclata de rire. — Ah la fougue de la jeunesse ! Merci jeune homme, vous pouvez m’appeler Ourazus. Mais dites-moi : vous n’avez pas fait toute cette route simplement pour savoir ce que la Grande Montagne abritait, n’est-ce pas ? Lucie et Samamena rougirent et regardèrent leurs chaussures. — Je… Oui Monsieur, commença Acronix. — Ourazus, appelez-moi Ourazus ! Vous ne voudriez tout de même pas que je me fâche… — Oula non, non Ourazus ! Pardon. Donc nous sommes venus ici car nous avons un gros problème de magie. Nous avons tout essayé, mais rien n’y fait : nos pouvoirs ne fonctionnent plus ! — Et comme vous le savez – ah, vous ne le savez peut-être pas d’ailleurs – nous avons un très vieux dicton qui dit “Eh mais c’ quoi ce truc ? Tu l’as trouvé dans la Grande Montagne ou quoi ?”, expliqua Samamena, et bien euh… voilà. — Nous en avons déduit, continua Lucie, qu’il était sûrement possible de trouver toutes sortes de choses dans la Grande Montagne. — Et comme nous n’avions plus rien à perdre, conclut Acronix, nous avons entrepris le voyage. Ourazus émit un sifflement. Il était impressionné par le courage des Sorciers, d’autant plus qu’ils avaient fait tout ce chemin sans l’aide de la magie ! Il tendit son index en l’air et écouta, attentif. Il écouta l’air, la magie, la nature. Il écouta la montagne qui lui murmurait à l’oreille. — Ahum, oui très bien, je vois… Les Sorciers se regardèrent. Ils ne comprenaient pas ce qui se passait. À qui parlait le vieil homme ? Était-il fou ? L’espoir qu’ils portaient commençait à se dissiper. — Ourazus, hasarda Lucie, à qui parlez-vous ? — Jeune femme, je parle à l’univers, à ma montagne, à l’air qui vibre autour de nous, et je – — À votre montagne, papy ? Wooh, c’est dingue ! s’exclama Funkadelic. Ourazus eut un sourire amusé. Il avança vers son fauteuil et la lumière qui y pulsait s’anima lorsqu’il s’installa tranquillement. Il soupira d’aise. Il s’y sentait bien, sur ce trône. Il demeura songeur un long moment, puis reprit la parole. — Vous savez, chers amis, cette montagne est bien plus qu’une simple montagne. Regardez ce trône, regardez la lumière qui luit en son sein. Voyez comme il semble vivant. Et bien il ne représente qu’un fragment de l’énergie qui circule ici. Dans cette montagne. Dans Ma Montagne ! Vous me parlez de votre magie qui n’est plus ? Et bien vous êtes au coeur de sa source. — Ourazus, êtes-vous en train de nous dire que vous allez pouvoir nous aider ? demanda Acronix, plein d’espoir. — C’est vous qui allez vous aider vous-même, si vous le permettez. La Montagne m’a murmuré que vos pouvoirs n’ont pas disparu, ils sont profondément amoindris. Ce sont des choses qui arrivent, la magie a sa propre logique, elle va et vient selon ses désirs. — Cher Ourazus, comment pouvons-nous faire ? demanda Samamena, soucieux. — La montagne est prête à vous offrir toute la magie que vous voudrez, mais elle vous demande en retour une offrande. Lucie vida son sac en hâte et déposa devant elle tous ses tubes aux couleurs uniques et magnifiques. Elle regarda ses compagnons les uns après les autres et comprit rapidement qu’ils n’avaient pas grand chose d’autre à offrir, car malheureusement tous les baluchons qu’ils avaient emporté pour le voyage s’étaient envolés dans la tempête. Elle lança un regard appuyé à Funkadelic qui était en train de manger distraitement l’une des quatre fraises géantes qu’il avait emportées avec lui. Il regarda tristement ses fraises avant de venir les déposer à côté des tubes multicolores de Lucie. — Noble Ourazus, nous n’avons rien d’autre à vous offrir, mais c’est de bonne volonté que nos dernières ressources sont vôtres, dit-elle d’un ton solennel avant de reculer de quelques pas. — Votre générosité vous honore, mais que ferions-nous de votre poudre magique – dont je salue les couleurs merveilleuses, vous êtes une alchimiste remarquable. Quant aux fraises, elles poussent devant l’entrée de cette salle, reprenez-les mon jeune ami. Funkadelic ne se fit pas prier. Il ramassa les fraises en hâte et mordit dans l’une d’elles à pleines dents. Lucie avait le regard fixé sur Ourazus. Elle le dévisageait, elle ne comprenait pas ce qu’il voulait. Ourazus avait les yeux fermés et un sourire serein se lisait sur son visage. Lucie comprit qu’il ne leur dirait rien de plus.

— Mince alors, elles sont vraiment délicieuses ces fraises, s’exclama Funkadelic. Il était si heureux de manger ces fruits savoureux qu’il sautillait sur place. Son allégresse atteint un tel niveau qu’il commença à chantonner. À cet instant précis, un tremblement de terre à peine perceptible se fit ressentir, tout juste suffisant pour que le jeune homme se rende compte que quelque chose n’allait pas. Il se figea, osant à peine bouger les yeux, pour regarder tour à tour Lucie et Acronix. Lucie fut celle qui comprit le plus rapidement et elle encouragea Funkadelic à continuer sa petite danse chantée. — T’es sûre ? demanda-t-il. C’était une sacrée secousse quand même, ça m’a fait peur ! Pas toi ? D’un geste vif, Lucie fit comprendre à Funkadelic que ce n’était pas le moment de discuter et qu’il était important de suivre ses conseils, ici et maintenant. Le jeune homme comprit le message. Il commença par bouger en rythme, fit quelques pas de danse qu’il accompagna d’un fredonnement. La montagne frémit de nouveau. Funkadelic jeta un regard inquiet à Acronix qui l’encouragea d’un sourire lumineux, et le jeune homme redoubla d’efforts. Samamena avait compris et il se joignit à son ami. Les trois Sorciers dansaient maintenant en rythme, sifflotant un petit air. Une mélodie que leurs ancêtres avaient chantée le jour où la Magie était venue pour les protéger des dragons, selon l’histoire que le vieux Gédéon aimait raconter.

“Grande Montâââgneuh, que tu es bêêêlleuuuh, Nous arrivons, lentement mais sûrement, Grande Montâââgneuh, que tu es graaaandeuuuh, Et c’est heureux car nous sommes plus de cent !”

Le regard de Lucie se posa sur ses tubes de poudre magique. Les mots du noble roi sous la montagne retentirent dans son esprit : Que ferions-nous de vos poudres magiques… Quant à ces fraises, elles poussent ici… La montagne ne voulait pas d’offrandes matérielles, elle voulait que les sorciers créent quelque chose pour elle ! Elle saisit deux tubes, celui aux couleurs du ciel bleu d’hiver et celui dont la teinte irisée évoquait les champs de blé en plein été. Un tube dans chaque main, elle les déboucha d’un coup de dents et les lança. Acronix comprit ce qu’elle voulait faire et se joignit à elle. Les deux tubes tournoyant dans les airs, les deux sorciers soufflèrent, soufflèrent, et soufflèrent encore. L’air se mit à vibrer, une vibration d’abord sourde puis de plus en plus mélodique. Évoluant au rythme de la musique, les poudres virevoltèrent dans un ensemble de volutes somptueuses. La vibration de la Montagne se mêla au chant des sorciers, dans un ensemble dont la beauté était à couper le souffle. Le trône se mit à briller d’une lumière vive et chaleureuse, et Ourazus éclata d’un rire tonitruant : — Merveilleux ! Prodigieux ! Mes amis, vous avez convaincu ma Montagne de libérer la magie ! Les sorciers sautèrent de joie et se tombèrent dans les bras, leur objectif était accompli. Ils avaient réussi.